Depuis maintenant plus de deux ans, j’emprunte quasi quotidiennement le long couloir de la gare du Nord. Aller, cinq longues minutes de traversée souterraine, retour, cinq toutes aussi longues minutes.
Tous les jours, et pourtant, je ne m’y fait jamais vraiment.
Chaque jour la bande des gars en béret et mitraillette - et depuis peu, j’ai repéré la cachette d’où ils sortent et la porte où l’on peut en longer jusque dix …
Chaque jour, la bande des trois ou quatre ou cinq keufs, chaque jour des menottes aux poignets et/ou des contrôles d’identité et/ou des mecs collés aux parois sales du souterrain et/ou des coups de rangers collée dans le bide du gars qui dort par terre sur son carton et/ou des sacs à provisions renversés laissant échapper l’oeil d’un poisson qui fut frais.
Et, ce soir, pour la première fois, j’ai vu une baston. Une vraie. Des coups de poings et de ceintures, des cris, des coups de lattes dans la gueule, des "Arrête !!!". J’ai vu deux vigiles complètement débordés, avec costards noirs et fortes gueules comme seuls moyens pour calmer le jeu. J’ai couru pour pas me retrouver dans la melée. Je me suis retournée quand j’ai entendu un BANG, énorme, énorme. J’ai vu un gars par terre, inanimé. J’ai vu les vigiles appeler dans leur talkie-walkie. J’ai vu les potes du mec autour de lui. La foule, des cris, des pleurs. Je l’ai vu mort. J’ai vu des gens prendre soin de lui, PLS et autres pansements de premiers secours. J’ai attendu, j’ai vu qu’il n’était pas mort, mais pas tout à fait vivant non plus. J’ai attendu.
Je suis ressortie, cing longues minutes de traversée souterraine. Je suis passé devant la porte des keufs - je les ai pas vu ; je suis passée devant la porte des gars en mitraillettes - je les ai pas vu.
Dehors, bouffée d’air. Au loin, enfin, le hurlement d’une sirène.
Ils servent à quoi ?
Il fait chaud. Donc on vit les fenêtres ouvertes. C’est bien. Toute ma rue vit la fenêtre ouverte. Donc on vit un peu tous ensemble.
Le matin, je ne sais pas trop comment ça se passe. Je travaille. Ou je dors. Ou alors, je suis réveillée par les klaxons des voitures et les engueulades des conducteurs "tu vas bouger ducon", "tu me parles pas comme ça connard", "vas-y, j’appelle les flics", tout ça. Je grogne, je me rendors. Ce sont les marteaux piqueurs qui prennent le relai. Je re-grogne et je me colle la tête sous l’oreiller.
Et c’est vite l’après-midi.
Côté cour, c’est la fête des enfants. Ils sont en vacances, ils sont plein, ils sont tout petits (surtout vu de mon 5ème étage), ils courent très vite et ils font un boucan hallucinant. Ils rigolent, ils jouent, ils sautent sur un vieux matelas qui traine là, ils shootent dans les poubelles, et puis ils finissent par se sauter dessus et se shooter dedans. Donc ça rigole plus, ça pleure, ça se traite, ça s’accuse, ça appelle les parents, et y’a toujours un papa ou une maman qui arrive, qui crie plus fort que tout le monde. Après une demi-seconde de calme, tout recommence.
Côté rue, c’est la fête des musiciens amateurs. Je trouvais ça cool d’entendre des musiciens répéter. Mais j’ai pas trouvé ça cool longtemps, parce que le piano ne sait jouer que le début de la Lettre à Elise et Besame mucho, la guitare ne connait que deux accords, genre le do majeur et le do majeur faux, et il serait grand temps que la machine de DJ in training apprenne à faire autre chose que du vibrato de basse. J’ai cru entendre un saxo l’autre jour, ça avait l’air moins pire. A suivre.
En fin d’aprèm, les enfants sont remontés chez eux, les musiciens poursuivent inlassablement leurs trois mêmes notes, les automobilistes reviennent, re-klaxonnennt, re-s’insultent. C’est l’heure de l’apéro sur le balcon d’à côté, des tournois de Wii des keums en caleçon d’en face, des crissements des freins de vélos sur le trottoir, du klongklong dans l’appart du dessus, de l’orgasme de la voisine - elle, je n’ai pas repéré sa fenêtre.
La soirée s’écoule, les bouffes entre amis, les bris de verre dans le caniveau, les explications au téléphone, la série sur TF1 - les Experts sans doute, le tudut d’un MSN et les keums toujours en caleçon et toujours sur la Wii.
23h30. Tout est calme. Y’a ce morceau qui tourne en boucle et que j’aime bien. Alors je pousse le son, je gonfle les enceintes. Parce que comme je l’aime bien, j’ai envie de le partager.
Il est 23h30, c’est mon heure et j’ai ma place dans ma rue.
Bon allez, on va dire que tout n’est pas pourri en cette rentrée (oui, je sais, y’en a qui sont encore en vacances, c’est pas la peine de craner, et y’en a qui travaillent pas, et qui du coup ne sont pas en vacances)
Tout n’est pas pourri, parce que Keny Arkana passe le 4 septembre au Glazart, et que c’est une très bonne nouvelle.
Et je traîne en culotte dans cet appartement devenu d’un seul coup un peu trop grand.
J’fais l’inventaire et je balance des trucs dans un carton. Je revend ou je donne - ça dépend - : une grande télé (qui capte que les chaines allemandes, mais c’est pas très grave, ça existe plus l’herztien, non ?) avec sa télécommande, un meuble hifi en bois, une machine à laver qui fonctionne très bien, un carton plein de K7 VHS, un porte-vélo, un p’tit bureau en ferraille, deux platines à vinyls qui marchent plus (mais il parait que ça se répare), une tour de PC Dell équipée de windows 2000 et d’un nombre certain de virus et deux chaises de camping ou de plage.
Dans un mois, ça sera à moi de partir. Donc dans un mois se libère ce chouette appart. 2 pièces, 30/35 m2, avec un petit balcon (tout petit, mais balcon quand même), dans le 18ème, pas loin de la gare du nord et des lignes 2/5/7/12. 710€ par mois à ce jour.
Alors viens voir si ça te dis (par contre, je promet pas de rester en culotte)
Pour ma recherche de coloc, j’ai fait pareil que ceuces qui cherchent l’âme soeur : je me suis inscrite sur des sites et j’ai fais passer le mot autour de moi. Y’a eu des contacts, de faux espoirs et de vrais rateaux. Bon, un vrai rateau, en fait. Genre la meuf m’a vu arriver avec ma démarche de gouine, ma crète au vent et mon clopot au bec et m’a dit "bonjour, alors en fait, je ne cherche plus de colocation". C’est ça, et t’as traversé la moitié de Paris juste pour me dire ça alors que t’avais mon numéro de téléphone. Bien.
Et puis, un jour, ça vient. Et je crois que ce jour c’était aujourd’hui. Ca a commencé par un échange de mail dans ma boite. "Je propose une chambre, on se voit". "Ok". Je l’avais prévenu que j’étais lesbienne. Elle m’a demandé si ça ne me posait pas de problème qu’elle soit hétéro. Je lui ai dit que j’étais coiffé bizarre, elle m’a dit que y’avait plein de place dans la salle de bain pour ranger mes gels. J’ai aimé l’autocollant Rêve Général, qu’elle dise "gros con" en parlant du gars qui veut qu’on bosse plus pour gagner plus, et le passage rapide sur l’aspect ménage/vaisselle/lessive. J’ai aimé le mur plein de bouquins, les deux ordis sur le bureau et qu’on discute de connexion internet après 5 minutes. J’ai aimé qu’on parle d’édition numérique, de François Bon, de ciné, de temps passé sur le net, de sites web à découvrir et de musique. J’ai aimé l’appart un peu roots, la petite chambre où y’aura juste de quoi poser l’essentiel, les perspectives de partage de l’espace. Et puis le quartier - 18ème toujours, un peu plus à l’ouest - l’inscription "Hacker vaillant rien d’impossible" sur la porte au premier étage, la boulangerie alléchante en bas de la rue et le métro de l’autre côté du boulevard.
Je crois que ça va le faire …
Une gouine geek bibliothécaire, parisienne un peu à l’ouest, qui aime bien bidouiller des sites pour l’internet et parfois écrire des trucs.
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