Jamais, en ces temps d’alertes Vigipirate, je n’ai pensé que j’avais eu du bol de ne pas vivre d’attentat.
Jamais , en ces temps de pandémie-épidémie cycliques, je ne me suis jamais dis que j’avais du bol de ne pas avoir choppé la maladie de la vache folle, la grippe du poulet transgénique ou la colique du mouton ivre.
Jamais non plus, en ces temps où la sécurité routière est décrétée gross malheur national, je ne me suis jamais dis que j’avais du bol de ne jamais avoir d’accident de voiture.
En revanche, parfois - souvent - , je me surprends à penser, qu’en tant que femme, j’ai du bol. Du bol de ne pas avoir encore croisé sur mon chemin un papa qui voulait remplacer maman, un mono qui voulait jouer au docteur, un automobiliste qui voulait se faire payer sa course en nature, des copains qui voulaient me faire tester le goût des capotes fraises ou un rambo qui aurait vite eu raison de mes bras en fromage blanc.
Bon. Y’a bien ce simili-curé qui a tenté de me tripoter à l’entrée de ma chambre - j’ai eu du bol, y’avait ma mamie pas loin. Y’a bien eu ces deux gars de bonne famille qui m’ont coincé durant les deux heures du cours de solfège - j’ai eu du bol, la porte des chiottes était solide. Y’a bien les blagues sexistes auxquelles on est sensée sourire si on veut pas être taxée d’aigrie. J’ai du bol : mes collègues masculins actuels sont de chouettes types. Y’a bien ce mec avec qui je me suis retrouvée le pantalon sur les chevilles - j’ai eu du bol, je lui ai rappelé que je connaissais sa femme. Y’a bien les « tu veux pas discuter cinq minutes » parfois plusieurs fois par jour - j’ai eu de bol la dernière fois que j’ai dis non : le gars ne savait pas cracher et il repartit avec son molard pendant sur le menton. Y’a bien les « allez les filles, vous allez bien venir faire connaissance avec nous » - j’ai eu du bol la dernière fois que j’ai du interrompre une énième approche en écrasant ma clope sur le torse du plus lourd des quatre : il était trop bourré pour courir et mes copines veillaient au grain.
Jamais je n‘ai eu à hésiter avant de porter plainte - pour ne pas y aller au final. Jamais on ne m’a accusé de vouloir foutre la merde en révélant un viol. Jamais je n’ai eu à oser pousser la porte d’un psy pour ces raisons, ou la porte d’un tribunal. Jamais on n’a remis ma parole en doute ou sous-entendu de l’avoir bien cherché. Jamais on ne m’a soupiré qu’il serait temps de tourner la page. Jamais je ne me suis sentie coupable. Jamais je n’ai du le croiser, jour après jour. Jamais je n’ai entendu mes proches lui chercher des excuses. Jamais je n’ai eu à entendre : "mais pourquoi tu n’en a pas parlé avant ?". Jamais on ne m’a dit qu’il y avait prescription maintenant.
Jamais je n’ai ces images qui tournent en boucle - ce ne sont pas ces images là, mais d’autres qui se forment, lorsque je repense à ce que m’a raconté celle-là, et celle-là, et encore celle-là, et toutes celles-là, nombreuses, trop nombreuses.
Parfois, je me surprends à penser que je suis une survivante.






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